LATINE CHRÉTIENNE (LITTÉRATURE)


LATINE CHRÉTIENNE (LITTÉRATURE)
LATINE CHRÉTIENNE (LITTÉRATURE)

La littérature latine chrétienne a commencé à se développer à la fin du IIe siècle et n’a pris son véritable essor qu’au début du IIIe siècle. On convient généralement de placer sa fin au VIIIe siècle, en même temps que celle du monde antique. Mais il ne faut pas oublier qu’il a existé une littérature latine chrétienne pendant tout le Moyen Âge, à la Renaissance et dans les Temps modernes, même si cette littérature n’est, le plus souvent, qu’un exercice de style dans une langue morte. Son étude revient alors soit à l’histoire littéraire de ces diverses périodes, soit à l’histoire des institutions ecclésiastiques ou des sciences.

L’étude de la littérature latine chrétienne offre tout d’abord l’intérêt de révéler la manière dont le christianisme a été reçu dans l’Occident latin, la transformation qu’il a subie sous l’influence des traditions romaines. En second lieu, du IIIe au VIIIe siècle, elle permet d’assister à la gigantesque mutation que constitue la fin du monde antique et le début du Moyen Âge. En troisième lieu, comme son aînée la littérature romaine, la littérature latine chrétienne fait une grande part à l’imitation et à l’adaptation des modèles grecs. Grâce à elle, beaucoup de documents grecs originaux, chrétiens ou païens, ont été conservés en traductions. Enfin, et surtout, elle compte plusieurs auteurs qui ont produit des œuvres puissantes: Tertullien, Jérôme, Augustin. Ce dernier, par la magnificence de son œuvre et par l’influence qu’elle a exercée jusqu’à nos jours, est un des génies de l’histoire universelle.

1. Aspects historiques et géographiques

Que la littérature latine chrétienne n’ait pris son essor qu’au début du IIIe siècle s’explique d’une manière générale par le recul du latin littéraire dans tout l’Occident à la fin du Ier et pendant le IIe siècle, et plus précisément par l’origine hellénique des premiers groupes chrétiens à Rome et en Occident. La production littéraire des chrétiens de langue latine commence très humblement au IIe siècle par la traduction de la Bible et de quelques œuvres chrétiennes de langue grecque comme la Didachè et le Pasteur d’Hermas. Inversement, son développement est un phénomène qui correspond au recul du grec en Occident au cours du IIIe et surtout du IVe siècle. Dès son aurore, elle resplendit déjà grâce à Tertullien, le premier d’une lignée de rhéteurs africains, Cyprien, Minucius Felix, Arnobe, Lactance, Marius Victorinus, dont le plus grand sera Augustin.

On peut distinguer trois périodes principales dans l’histoire de la littérature latine chrétienne: celle des persécutions (IIIe s.), celle des empereurs chrétiens (IVe s. et début du Ve s.), celle des invasions barbares (Ve-VIIIe s.).

Pendant la première période, dans une atmosphère de persécution, les chrétiens se défendent par des apologies (Tertullien, Minucius Felix, Arnobe), s’exhortent mutuellement au martyre (Tertullien, Cyprien), se divisent sur le problème de la conduite qu’il faut tenir à l’égard des renégats (Cyprien, Novatien). L’activité littéraire semble limitée à l’Afrique du Nord, à Rome (Novatien et peut-être Commodien); elle s’étend en Gaule au début du IVe siècle (Reticius d’Autun) et en Illyrie (Victorin de Pettau).

La conversion de Constantin au début du IVe siècle changea totalement les conditions politiques et sociales dans lesquelles s’était développée jusqu’alors la littérature latine chrétienne. Sans doute, la résistance païenne au christianisme ne désarmera pas entièrement: elle connaîtra même un moment de triomphe avec l’empereur Julien. Mais la lutte des chrétiens contre le paganisme prendra un autre ton et une autre forme. Parfois, comme ce fut le cas avec Firmicus Maternus, on alla jusqu’à prêcher la persécution contre les païens récalcitrants. Mais surtout on chercha – ce fut l’œuvre de Lactance et d’Augustin – à convaincre l’adversaire par l’édification d’un vaste système de pensée capable de satisfaire les aspirations de l’âme humaine: plus que les apologistes et théologiens grecs, les Latins veulent répondre au besoin fondamental d’une «vie bienheureuse». D’autre part, le thème du martyre passe au second plan, même dans l’hagiographie, laissant la place au thème nouveau des héros de l’ascétisme, les moines. Les discussions théologiques au sein de l’Église se développent (querelles arienne, pélagienne, christologique). L’essor de la vie ecclésiastique favorise la composition de nombreux monuments littéraires: homélies, commentaires exégétiques, lettres des papes. Surtout, le public devient plus exigeant en ce qui concerne la forme littéraire: les milieux aristocratiques et cultivés se sont convertis; et, d’autre part, un mouvement de retour aux «lettres latines» s’esquisse, principalement à la fin du IVe siècle. C’est précisément la période à laquelle on donne communément le nom d’«âge d’or de la littérature latine chrétienne». Ses principaux représentants sont, en Gaule, Hilaire de Poitiers, en Italie, Ambroise de Milan, Jérôme, Paulin de Nole, en Afrique, Augustin, en Espagne, Prudence.

Quand Augustin meurt le 28 août 430, les Vandales assiègent Hippone, sa ville épiscopale. Commence alors la troisième période de l’histoire de la littérature chrétienne, le déclin, lié à la décadence de la partie occidentale de l’Empire et aux invasions barbares. Au Ve siècle, le sud de la Gaule demeure un îlot de culture dans lequel s’exerce une intense activité intellectuelle et spirituelle, concentrée tout particulièrement dans les monastères de Provence (Jean Cassien, Julien Pomère d’Arles, Claudien Mamert de Vienne, Vincent de Lérins, Salvien de Marseille). Raffinement et préciosité continuent même de survivre dans l’œuvre de Sidoine Apollinaire. L’Italie ne produit alors qu’un seul écrivain remarquable: le pape Léon le Grand. Au VIe siècle et au VIIe siècle, souvent sous l’influence des rois ostrogoths et wisigoths, un certain renouveau des lettres se dessinera avec Boèce et Cassiodore. Au VIIIe siècle, toute la culture semble enfin venir se réfugier en Irlande et en Angleterre, et spécialement dans l’œuvre de Bède le Vénérable. On est à l’aube du Moyen Âge.

2. La tradition latine classique

Dès son apparition, la littérature latine chrétienne atteint une sorte de perfection. Chacun dans son genre, Tertullien, Cyprien, Minucius Felix sont des écrivains remarquables. Une des raisons de ce phénomène est probablement le retard du développement de la littérature chrétienne en Occident par rapport à celui de cette même littérature en milieu grec. L’ensemble des premiers écrivains chrétiens de langue grecque étaient de culture assez limitée et hostiles à la culture classique. Mais, au moment où la littérature latine chrétienne commença à prendre son essor, ces préjugés étaient dépassés, les écrivains chrétiens avaient renoué avec les modèles classiques; on avait accepté l’idée qu’un écrit chrétien puisse rechercher la beauté littéraire. D’autre part, dès son début et pendant toute une partie de son histoire, cette littérature sera l’œuvre de rhéteurs, c’est-à-dire de professeurs de littérature, de déclamation et d’argumentation: Tertullien, Minucius Felix, Arnobe, Lactance, Marius Victorinus, Augustin resteront fidèles à la tradition littéraire classique; ils y puiseront les modèles à imiter, pour le style, pour les règles à observer dans les différents genres littéraires, pour l’argumentation polémique ou dogmatique, pour l’exhortation morale.

Le maître incontesté est évidemment Cicéron. Une des premières œuvres apologétiques latines, l’Octavius de Minucius Felix est un dialogue qui est censé se dérouler, au bord de la mer, à Ostie, entre le sceptique Cecilius Natalis et les chrétiens Minucius et Octavius; la construction de l’ouvrage, le style, une partie des idées sont empruntés à des modèles cicéroniens. Dans la même tradition, Lactance, qui se plaît fréquemment à imiter Minucius Felix, christianise en quelque sorte les idéaux cicéroniens dans ses Institutions divines. Un phénomène semblable se produit dans l’ouvrage de l’évêque Ambroise de Milan, qui porte le titre Des devoirs des serviteurs du culte (De officiis ministrorum ); c’est une adaptation chrétienne souvent très littérale de l’ouvrage de Cicéron intitulé De officiis. Augustin découvre la philosophie en lisant l’Hortensius ; et, après sa conversion au christianisme en 386, il rédige à Cassiciacum des dialogues qui, non seulement sont construits selon le modèle cicéronien, mais surtout prolongent les réflexions du grand orateur romain sur les critères de la connaissance ou le souverain bien. Ce cicéronianisme n’allait d’ailleurs pas sans crise de conscience: dans une lettre adressée en 384 à sa fille spirituelle Eustochium, Jérôme raconte qu’il vit en songe le Christ lui apparaître et lui dire: «Tu es cicéronien et non chrétien»; Jérôme lui jura alors de ne plus lire d’ouvrages profanes, mais oublia vite ce serment de rêve. Au VIe siècle, en tout cas, le chrétien Boèce n’éprouvera aucun scrupule à utiliser ses souvenirs cicéroniens pour rédiger la peu chrétienne Consolation philosophique , qui fut sa préparation à la mort.

Sénèque est, pour les écrivains latins chrétiens, parfois un modèle de style, mais surtout un maître à penser. Son influence se perçoit notamment chez Tertullien, chez Novatien, qui lui emprunte textuellement des développements dans son écrit De cibis iudaicis , chez Jérôme, chez Augustin, qui cite d’assez longs passages des critiques du culte païen que contenait l’ouvrage perdu de Sénèque intitulé De la superstition , enfin chez Martin de Bracara (VIe s.), dont la Formula honestae vitae est presque totalement puisée dans un ouvrage perdu de Sénèque, le De officiis. On s’imagina même que Sénèque s’était converti au christianisme et l’on fabriqua une pseudo-correspondance entre l’apôtre Paul et le précepteur de Néron. Jérôme lui fit une place dans son catalogue Des hommes illustres , entre Philon le Juif et l’écrivain Josèphe (chap. XII).

L’œuvre encyclopédique de Varron fut une mine de renseignements pour les écrivains latins chrétiens, qui y puisèrent notamment leurs informations sur l’ancienne religion romaine. Le modèle varronien d’une encyclopédie des arts libéraux fascina les esprits désireux d’élaborer un système complet de culture chrétienne, tels Augustin, Cassiodore et Isidore.

Virgile enfin fut très souvent cité et maintes réminiscences virgiliennes ornèrent les sermons chrétiens.

3. Les nouvelles sources d’inspiration

Malgré toute son importance, cette fidélité à la tradition latine classique n’est qu’un aspect mineur de la littérature latine chrétienne. La vie chrétienne, dans ses formes extérieures et intérieures, représente évidemment un fait nouveau qui introduit dans la littérature latine des thèmes, des problèmes, des sentiments jusqu’alors inconnus. L’enseignement chrétien s’appuie sur des textes sacrés, l’Ancien et le Nouveau Testament, originellement lus en grec par les chrétiens d’Occident, mais peu à peu traduits en latin en diverses régions et selon différentes versions. Ces textes sont actuellement en cours d’édition et de reconstitution sous le titre Vetus Latina, grâce au gigantesque travail entrepris à l’abbaye de Beuron. Ces traductions anonymes n’avaient aucune valeur littéraire, et elles rebutèrent souvent les lecteurs cultivés; Augustin reconnaît que leur style ne pouvait supporter la comparaison avec la dignité cicéronienne. Mais, à ceux qui acceptaient par esprit de foi de les lire, elles apportaient un renouvellement très profond de l’inspiration. Elles offraient à l’Occident latin toute la richesse d’images de la poésie hébraïque et de nouvelles perspectives sur l’histoire universelle. Un enrichissement de l’imagination, du style, de la manière de penser en résulta. On peut dire que les Confessions d’Augustin, par exemple, doivent une partie de leur charme à l’utilisation continuelle du style et des images des Psaumes.

Le principe de la littérature latine a toujours été l’imitation originale des modèles grecs. L’écrivain latin considère habituellement que l’art consiste à refondre en les paraphrasant et en les adaptant des matériaux littéraires d’origine grecque. La littérature latine chrétienne reste fidèle à cette tradition. Si personnel qu’il soit, Tertullien utilise des modèles grecs chrétiens dans ses argumentations apologétiques ou théologiques. A partir de la fin du IIIe et pendant tout le IVe siècle, la grande source de la littérature latine chrétienne est Origène. Son influence commence à se manifester chez Victorin de Pettau, elle triomphe avec Hilaire de Poitiers, qui le traduit littéralement dans certains de ses commentaires sur les Psaumes, avec Ambroise de Milan, qui suit parfois assez servilement les commentaires d’Origène sur le Cantique des cantiques, sur les Psaumes, sur l’Évangile de Luc. A la fin du IVe siècle, Rufin d’Aquilée et Jérôme traduisent un certain nombre d’œuvres d’Origène. C’est peut-être grâce aux traductions latines qu’une certaine influence du penseur alexandrin a pu s’exercer sur Augustin. Au IVe siècle, on n’hésite pas à adapter rapidement pour le public latin les œuvres grecques contemporaines. Ambroise de Milan est passé maître dans ce genre d’emprunts: son Hexaméron est puisé dans un ouvrage du même nom écrit par Basile de Césarée, son traité De l’Esprit-Saint et son Apologie de David sont des traductions de Didyme d’Alexandrie.

Une autre source d’inspiration de la littérature latine chrétienne, à partir du IVe siècle, est constituée par le néo-platonisme grec. Longtemps restée stagnante, la philosophie grecque avait repris un nouvel essor au IIIe siècle avec Plotin: ses successeurs, Porphyre, Jamblique et, au Ve siècle, Proclus, développèrent sa pensée d’une manière systématique en construisant des édifices spéculatifs, qui ont eu une très grande influence sur toute l’histoire de la pensée occidentale. Les premiers rapports entre écrivains chrétiens et néo-platoniciens avaient été profondément hostiles: on peut l’observer clairement chez Arnobe. En effet, le mouvement néo-platonicien fut toujours un mouvement de résistance au christianisme, comme le montrent bien les écrits Contre les chrétiens de Porphyre et de Julien. Mais progressivement, peut-être grâce aux modèles grecs chrétiens, on s’habitua à penser que la doctrine néo-platonicienne était proche du christianisme. Un néo-platonisme chrétien, inspiré de Plotin et de Porphyre, se développa à Rome, sous l’influence du rhéteur Marius Victorinus, et à Milan dans l’entourage d’Ambroise et de Simplicien. Ambroise n’hésita pas à traduire des morceaux entiers de Plotin dans ses homélies De Isaac, De bono mortis et De Jacob. On sait l’importance du rôle que ce néo-platonisme chrétien a joué dans la conversion et dans la formation d’Augustin.

4. Caractéristiques générales

Les littératures chrétiennes en général, qu’elles soient de langue grecque ou de langue latine, sont des littératures de lutte, lutte contre les païens ou, à l’intérieur du christianisme, lutte contre les hétérodoxes, gnostiques, manichéens, ariens, nestoriens (ou monophysites), pélagiens, donatistes et schismatiques de tout genre. Mais cet aspect semble extrêmement accentué dans la littérature latine chrétienne. La polémique, l’invective, l’injure même, y jouent un très grand rôle. La véhémence de Tertullien dans ses attaques contre les païens ou contre Marcion est bien connue. La verve et l’imagination réaliste d’Arnobe critiquant les mythes païens sont débordantes. Les poèmes de Commodien sont remplis de sarcasmes, non seulement contre les païens, mais aussi contre les chrétiens trop tièdes. Lactance devient presque haineux dans son ouvrage Sur la mort des empereurs persécuteurs. Firmicus Maternus, qui lorsqu’il était encore païen avait écrit un traité d’astrologie, la Mathesis , fait appel, après sa conversion, aux empereurs chrétiens pour qu’ils exterminent les païens. Lucifer de Cagliari, au plus fort de la querelle arienne, multiplia les pamphlets: Des souverains apostats , Qu’il ne faut pas rencontrer les hérétiques. Hilaire lui-même s’en prend à l’empereur Constance, coupable de soutenir une faction ecclésiastique d’inspiration arienne; il le traite d’Antéchrist, de fils du diable. Quant à Jérôme, sa violence est légendaire: ses Lettres , d’une verve satirique intarissable, ne reculent ni devant l’injure, ni devant le calembour féroce quand il s’agit de déconsidérer l’adversaire. Ces écrivains chrétiens sont les héritiers d’Horace, de Juvénal et de Martial. Comme le dit Tertullien à propos de saint Paul, ils trempent «leur plume non dans l’encre mais dans le fiel». Mais on peut soutenir aussi avec H. von Campenhausen que le christianisme latin a, au moins avant Augustin, quelque chose de judaïque, c’est-à-dire qu’il est moralisant, légaliste et rigoriste. Il est vrai que la littérature latine chrétienne fait plus de place que la littérature grecque chrétienne aux problèmes de morale et aux questions d’organisation ecclésiastique. Il est vrai aussi que la présentation de la doctrine chrétienne par un certain nombre d’écrivains latins chrétiens du IIIe et du IVe siècle est assez déficiente. Si l’on n’avait en main que Minucius Felix, Arnobe, Lactance et Firmicus Maternus pour reconstituer ce que fut le dogme chrétien, on parviendrait à une image assez différente de celle que permet l’ensemble des documents connus. Mais il est vrai aussi qu’avant Augustin, Tertullien, Hilaire et Marius Victorinus furent des théologiens remarquables qui n’eurent pas peur de l’abstraction et qui furent des créateurs dans le domaine du vocabulaire philosophique.

L’aspect judaïsant dont parle von Campenhausen se retrouve dans l’espérance millénariste qui se maintient jusqu’à Augustin. Cette croyance au règne terrestre du Christ pendant mille ans est déjà chez Tertullien. Elle existe également chez Commodien, qui décrit avec précision les événements qui précéderont ce millénaire, chez Victorin de Pettau, notamment dans son commentaire de l’Apocalypse, chez Lactance dans le VIIe livre de ses Institutions divines. Augustin avoue au livre XX de La Cité de Dieu qu’il avait lui-même cru à cette doctrine. L’influence de la pensée origénienne en Occident au IVe siècle semble avoir provoqué la régression de cette représentation. Il n’en reste pas moins que l’importance donnée à l’idée millénariste en Occident correspond probablement à un sens très romain du rôle joué par la Providence dans la direction du cours de l’histoire. Une telle considération inspire les œuvres de Lactance, d’Augustin, d’Orose et de Salvien.

5. Les genres littéraires

Le genre apologétique

Tertullien inaugura en Occident le genre apologétique. Les modèles grecs étaient déjà nombreux: Justin, Tatien, Athénagore avaient déjà adressé des apologies aux empereurs pour essayer de les convaincre que les chrétiens n’étaient pas coupables des crimes dont on les accusait et, d’une manière générale, que le christianisme représentait non seulement une «philosophie» parmi d’autres, mais la philosophie parfaite. Tertullien reste fidèle aux grandes lignes de l’argumentation des Grecs et à la présentation du christianisme sous la forme d’une philosophie du «Logos». Mais son Apologeticum n’en est pas moins un chef-d’œuvre extrêmement personnel par la rigueur de l’argumentation, la rudesse impérieuse et ironique, les formules fortement martelées. D’un tout autre genre est son petit livre Sur le témoignage de l’âme qui en réfère au langage quotidien pour montrer que l’âme est naturellement chrétienne. Le ton de l’Octavius de Minucius Felix est très différent de celui de Tertullien: il cherche à séduire par la beauté du style où abondent les réminiscences classiques, par l’objectivité, par une habile présentation du christianisme. Le même effort littéraire et le même raffinement se trouvent chez Lactance. Mais cette fois l’apologétique prend une nouvelle forme. Lactance ne se contente pas de réfuter les erreurs païennes, il cherche à convaincre en présentant un système complet et harmonieux qui répond aux questions insuffisamment résolues par Cicéron et la tradition classique latine: que sont la vraie sagesse, la justice, le culte véritable, la vie bienheureuse? Il préparait ainsi la voie à ce sommet de l’apologétique que représentent les vingt-deux livres de La Cité de Dieu d’Augustin. Pour répondre aux critiques païens qui prétendaient que les calamités récentes, et notamment la prise de Rome par Alaric, étaient la conséquence du triomphe politique du christianisme, Augustin écrit un grand «discours sur l’histoire universelle» en même temps qu’une sorte de somme théologique. Pour répondre à la même objection païenne, Orose montre que les calamités ont abondé dans l’histoire universelle bien avant le christianisme (Histoire contre les païens ).

L’exégèse

L’exégèse des textes bibliques se faisait dans l’Antiquité chrétienne sous deux formes différentes: d’une part, le commentaire continu du texte scripturaire, méthode héritée à la fois du rabbinisme et de la philologie alexandrine; d’autre part, l’homélie, c’est-à-dire le commentaire oral d’un texte biblique dans l’assemblée liturgique, méthode héritée à la fois des synagogues judaïques et des diatribes philosophiques.

Ces deux formes du genre littéraire se sont développées en Occident sous l’influence de modèles grecs chrétiens, tout particulièrement d’Origène. Le premier commentaire scripturaire en langue latine qui nous soit parvenu est celui de Victorin de Pettau sur l’Apocalypse de Jean. Très intéressant pour l’histoire de l’exégèse, il est écrit dans un latin peu littéraire. Il n’en est pas de même du commentaire sur les Psaumes d’Hilaire: c’est une élégante adaptation de l’œuvre correspondante d’Origène. Marius Victorinus et l’auteur anonyme appelé traditionnellement l’Ambrosiaster commentent tous deux à Rome, après la mort de l’empereur Julien, les Épîtres de saint Paul, en évitant les interprétations allégoriques. Pélage, adversaire d’Augustin dans la querelle concernant les rapports entre la grâce divine et le libre arbitre, commenta lui aussi les Épîtres pauliniennes. Son disciple Julien d’Eclane donna des commentaires de l’Ancien Testament inspirés par l’exégèse littérale propre à l’école d’Antioche; son commentaire sur les Psaumes est une traduction du commentaire correspondant de Théodore de Mopsueste. Tous ces travaux épars sont peu de chose si on les compare à la gigantesque entreprise de Jérôme: traduire à nouveau l’ensemble de la Bible, en s’appuyant non plus sur le grec, comme l’avaient fait les anciennes traductions latines, mais sur l’«hebraica veritas », sur l’original hébreu. Ce travail philologique fut accompagné d’une masse de commentaires et d’exégèses, lettres par lesquelles Jérôme répondait aux multiples questions que lui posaient ses filles spirituelles, Paula, Eustochium, Marcella, mais aussi livres qui, pour la plupart, furent rédigés à la hâte, en utilisant un grand nombre de documents grecs. L’exégèse augustinienne, moins scientifique, est beaucoup plus méditée et réfléchie: témoins notamment les trois commentaires qu’Augustin consacra successivement au seul livre de la Genèse. Entre maints commentaires scripturaires du Ve et du VIe siècle, il faut particulièrement signaler un commentaire anonyme sur Matthieu, d’inspiration arienne, qui eut une fortune considérable au Moyen Âge.

Dans l’Occident latin, on ne trouve d’homélies écrites qu’à partir du IVe siècle. Le fait que des sermons prononcés devant le peuple chrétien à une certaine date aient été ensuite remaniés et rédigés pour la publication pose souvent des problèmes de datation aux historiens modernes. Les deux maîtres du genre sont Ambroise et Augustin. Presque toute l’œuvre exégétique d’Ambroise est formée d’homélies dont le style remarquable reflète certainement une éloquence qu’Augustin, avant sa conversion, allait écouter pour le seul plaisir esthétique. La richesse des images y est puisée aux sources bibliques, en particulier dans le Cantique des cantiques, mais aussi chez Origène et chez Plotin. L’œuvre homélique d’Augustin est considérable et d’une très haute valeur littéraire (Sermons , Homélies sur saint Jean , Sermons sur l’Épître de Jean, Explications sur les Psaumes ); le spiritualisme et l’allégorisme y sont poussés à leur plus haut point. La littérature latine chrétienne contient de nombreuses collections d’homélies, parfois encore très mal explorées, celles de Jérôme, Zénon de Vérone, Gaudence de Brescia, Pacien de Barcelone, Grégoire d’Elvire, Potamius de Lisbonne, Maximin l’Arien, Pierre Chrysologue, Chromace d’Aquilée, Maxime de Turin, Grégoire le Grand, Césaire d’Arles.

Polémiques théologiques

À quelques exceptions près, il est difficile de distinguer les ouvrages théologiques purement dogmatiques des ouvrages purement polémiques: presque tous les traités consacrés à cette matière dans la littérature latine chrétienne sont des adversus ou des contra . Ils sont dirigés contre des adversaires: gnostiques, monarchiens, schismatiques novatiens, ariens, manichéens, pélagiens, monophysites et nestoriens. Les discussions étaient avant tout d’ordre exégétique: il s’agissait de savoir dans quel sens il fallait interpréter tel ou tel texte scripturaire; de ce point de vue, elles étaient les héritières des discussions juridiques dont les règles avaient été fixées par la rhétorique. Mais les concepts ne sont pas exclus: la littérature latine s’engage ainsi sur la voie d’une réflexion métaphysique au niveau de laquelle elle ne s’était jamais haussée auparavant. Déjà l’Adversus Praxean de Tertullien pousse à l’extrême la précision du vocabulaire technique ontologique. Les écrits d’Hilaire et d’Augustin consacrés aux problèmes trinitaires manifestent le même raffinement et la même subtilité; mais, dans ce domaine, les plus grands sommets métaphysiques sont atteints par Marius Victorinus. Avec lui, la langue latine parvient à un degré d’abstraction qu’elle ne retrouvera plus avant les grands scolastiques. Dans l’ensemble, ces controverses théologiques ont provoqué une évolution radicale du vocabulaire philosophique latin et ont marqué profondément la pensée occidentale: tout particulièrement, la querelle entre Augustin et Pélage au sujet de la grâce a exercé une influence décisive sur la formation de la pensée moderne. Le dernier grand théologien de cette période est Boèce: ses petits opuscules théologiques, qui représentent une forme systématisée de l’augustinisme, seront souvent et abondamment commentés au Moyen Âge.

Les traités de morale et d’ascétique

Dès le début de la littérature latine chrétienne, ce genre littéraire s’épanouit. Tertullien, Novatien, Cyprien multiplient ces petits ouvrages d’exhortation dont les thèmes sont principalement le courage qu’il faut apporter dans le martyre, les attitudes que doivent prendre les chrétiens à l’égard du monde païen dans lequel ils vivent, la morale conjugale, l’ascèse, la pratique pénitentielle, la bienfaisance pour le prochain. Ce genre littéraire continue à fleurir au IVe siècle, mais les thèmes changent en partie: l’éloge de la virginité devient le sujet favori, notamment chez Ambroise et chez Jérôme, les problèmes de morale sociale (De Nabuthe d’Ambroise) commencent à prendre de l’importance; Augustin aborde également le problème du mensonge (De mendacio, Contra mendacium ). D’une manière générale, ces petits traités de morale mêlent les exemples tirés de l’Ancien Testament, les préceptes de la morale évangélique et les souvenirs classiques, principalement ceux de Cicéron et de Sénèque.

Après Augustin, sous l’influence du monachisme, les traités consacrés à la vie ascétique deviennent très nombreux: toute l’œuvre de Jean Cassien, les Moralia in Job de Grégoire le Grand, le traité Sur la vie contemplative de Julien Pomère, les petits traités de Martin de Bracara.

L’histoire

Ce genre littéraire s’est développé très tardivement en Occident. La première forme de l’histoire chrétienne, qui apparut tout d’abord en milieu grec, avait été la chronologie destinée à montrer aux païens que les écrits de Moïse étaient antérieurs à ceux d’Homère et à ceux de Platon (Julius Africanus): la Chronique rédigée par Eusèbe de Césarée eut un très grand succès. Jérôme la traduisit et la continua. Son œuvre fut poursuivie par Prosper d’Aquitaine, Idace, Cassiodore et Isidore de Séville. Mais on ne se contenta pas de ces sèches énumérations d’événements. On s’efforça d’écrire des histoires universelles. La Chronique de Sulpice Sévère s’étend des origines du monde à l’année 400 après J.-C. Écrite dans un style classique imité de Salluste et de Tacite, vivante, d’un jugement ouvert et sain, c’est une réussite remarquable. La Cité de Dieu d’Augustin, sans appartenir exclusivement au genre, donna à l’Occident le goût des grandes perspectives historiques. Sous son inspiration, Orose consacra ses sept livres d’Histoires à l’étude des catastrophes de l’histoire universelle, Salvien dans son traité Sur le gouvernement de Dieu montra le caractère providentiel des invasions barbares. Avec le développement des royaumes barbares coïncide l’apparition des premières histoires nationales: Histoire des Goths écrite par Cassiodore (qui nous est parvenue grâce aux extraits de Jordanes), Histoire des Goths, des Vandales et des Suèves , d’Isidore de Séville, Histoire des Francs de Grégoire de Tours.

Eusèbe de Césarée avait écrit aussi la première Histoire ecclésiastique. Rufin la traduisit en latin, ainsi que l’Histoire ecclésiastique de Gélase de Cyzique. Mais déjà une des formes de ce genre littéraire s’était développée au cours du IVe siècle: les collections d’Actes conciliaires commentés, tels le De synodis et l’Opus historicum d’Hilaire. Augustin produisit également de telles œuvres lors de sa controverse avec les donatistes et avec les pélagiens.

L’hagiographie

À la différence de l’histoire, l’hagiographie est le genre littéraire le plus ancien de la littérature latine chrétienne. Parmi les premiers documents chrétiens latins que nous possédions figurent en effet, en premier lieu, les Actes des martyrs scillitains et la Passion de Perpétue et Félicité. Ce dernier texte a une grande valeur psychologique, car il rapporte, selon une relation écrite par Perpétue elle-même, les songes qu’elle eut pendant sa détention, avant son supplice. Ces premiers échantillons du genre ont la sobriété des documents vécus. Mais, peu à peu, s’introduisirent les ornements de l’imagination populaire et les inventions romanesques. L’hagiographie rejoignit alors assez rapidement les traditions de l’Antiquité grecque et romaine concernant la vie des hommes illustres et les panégyriques. On possède ainsi un certain nombre de pieuses biographies: la vie de Cyprien par Pontius, la vie d’Ambroise par Paulin, la vie d’Augustin par Possidius. Avec le développement du monachisme, on se plut aux récits édifiants qui décrivaient les prouesses ascétiques de ces nouveaux héros: tels la vie de Paul de Thèbes, de Malchus et d’Hilarion par Jérôme, la vie de saint Martin par Sulpice Sévère, la vie de saint Séverin par Eugippe, et le recueil sur les miracles de Grégoire de Tours. On peut rattacher à ce genre littéraire les Collationes de Cassien et les Dialogues de Grégoire le Grand.

Les «Lettres»

Le domaine des Lettres est un de ceux dans lesquels excelle la littérature latine chrétienne. Les Lettres de Cyprien, écrites dans un style très classique, sont assez peu personnelles, mais constituent un précieux document sur la vie de l’Église au IIIe siècle. Les Lettres d’Ambroise, qui sont en grande partie une correspondance épiscopale rédigée, elle aussi, dans un style élégant, ne sont pas seulement riches d’enseignement sur la vie politique et religieuse à la fin du IVe siècle, elles laissent entrevoir également une personnalité très vivante, qui ressent fortement les événements auxquels elle est mêlée. L’évêque Augustin est peut-être moins personnel dans son immense correspondance, elle aussi rédigée dans un style excellent; mais cette œuvre représente un monument théologique, exégétique et philosophique d’une valeur incomparable. La correspondance de Jérôme est à juste titre célèbre, non seulement par son contenu très précieux notamment pour l’histoire de l’exégèse, mais surtout par la description satirique, pleine d’une verve digne de Juvénal, que beaucoup de ses lettres font de la vie romaine. De la période de décadence, on possède également plusieurs correspondances, entre autres celles de Sidoine Apollinaire et les Variae de Cassiodore. Il faut souligner l’importance littéraire et doctrinale des actes émanant de la chancellerie papale à partir du IIIe siècle.

La poésie

Bien qu’il soit difficile à dater avec précision, Commodien semble bien avoir été le premier poète latin chrétien, si son activité littéraire doit effectivement être située au IIIe siècle. Ses Instructions et son Poème des deux peuples (ou Poème apologétique ) correspondent à un type de poésie populaire dans laquelle la métrique classique est abandonnée au profit de nouveaux rythmes qui s’appuient sur le mouvement de la langue parlée. Critique satirique du monde actuel et espérance apocalyptique s’y expriment d’une manière impressionnante. Le même abandon de la métrique classique existe dans les Hymnes de Marius Victorinus composés vers le milieu du IVe siècle; seul un crétique marque en général la fin des vers. Mais le contenu est très différent de ce que l’on trouve chez Commodien. Ici le dogme trinitaire et le mystère de l’action du Verbe dans le monde sont exposés en termes philosophiques et abstraits. Ce même genre de poésie philosophique didactique (qui ressemble beaucoup à un poème du païen Tiberianus sur Dieu) se retrouve chez le contemporain de Victorinus, Hilaire de Poitiers. Mais ses hymnes, tout aussi abstraits, sont cette fois écrits dans une prosodie savante. C’est une métrique simple mais classique qu’Ambroise de Milan utilise lorsqu’il compose des hymnes destinées à être chantées par le peuple dans les églises, à l’imitation du chant ecclésiastique grec.

Au début du Ve siècle, l’Espagnol Prudence donne une œuvre poétique vaste et importante. Son Livre d’heures propose, entre autres poèmes, des prières pour les différentes heures du jour. Son Apotheosis défend la christologie orthodoxe contre les erreurs contemporaines. Le Contre Symmaque reprend la polémique qui avait opposé chrétiens et païens au sujet de l’autel de la Victoire. La Psychomachie décrit d’une manière allégorique le combat des vices et des vertus. Prudence est le créateur d’une poésie chrétienne savante, utilisant les mètres les plus divers et les mettant au service d’une éblouissante richesse d’images et d’idées.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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